Demandez à qui appartient la Formule 1 et vous obtiendrez une réponse courte et une réponse longue. La courte : Liberty Media, le groupe basé dans le Colorado derrière tout un portefeuille de médias et de divertissement américains, contrôle les droits commerciaux du sport depuis le début 2017. La longue met en scène un ancien marchand de voitures d’occasion du Suffolk, un fonds de capital-investissement, une fédération parisienne plus que centenaire et une série Netflix qui a tout changé dans la manière dont on valorise la discipline.
L’affaire mérite qu’on la démêle, car la Formule 1 est un actif singulier. Personne ne possède les écuries qui y courent. Personne ne possède les circuits qu’elle visite. Ce que Liberty a acheté, c’est le droit d’organiser le championnat et de le vendre — aux diffuseurs, aux villes hôtes, aux sponsors — et ce droit s’est révélé l’une des meilleures acquisitions du sport moderne.
Comprendre cette structure éclaire aussi beaucoup de ce qu’on voit en piste : pourquoi le calendrier ne cesse de s’allonger, pourquoi les nouvelles courses penchent vers les villes-destinations, et pourquoi la plus petite écurie de la grille vaut aujourd’hui plus que ne valait l’ensemble de l’entreprise à une époque.
Les décennies Ecclestone
Pendant une quarantaine d’années avant l’arrivée de Liberty, le volet commercial de la Formule 1 fut le projet personnel de Bernie Ecclestone. Ancien patron d’écurie, Ecclestone a passé la fin des années 1970 et les années 1980 à consolider les droits télé et promotionnels du sport, négociant pour le compte des écuries et, peu à peu, pour le sien. Il a compris plus tôt que presque tout le monde dans le sport que le vrai produit n’était pas la course, mais sa retransmission.
La propriété de ces droits est passée par plusieurs mains — banques, holdings, puis à partir de 2006 le fonds de capital-investissement CVC Capital Partners — mais Ecclestone est resté l’opérateur du début à la fin. L’ère CVC fut lucrative pour ses investisseurs et notoirement avare envers le sport lui-même : on a peu investi dans les plateformes numériques, le marketing ou le marché américain. Au milieu des années 2010, la Formule 1 était une affaire rentable, avec un public vieillissant et pas l’ombre d’une stratégie sur les réseaux sociaux.
Le rachat par Liberty Media
Liberty Media a accepté de racheter la Formule 1 fin 2016 et a bouclé l’opération en janvier 2017, dans une transaction qui valorisait l’entreprise à environ 4,4 milliards de dollars en capitaux propres et à quelque 8 milliards une fois la dette intégrée. Les droits commerciaux sont logés dans le Formula One Group, coté au Nasdaq sous forme de tracking stock de Liberty — ce qui signifie que, modestement, quiconque dispose d’un compte-titres peut posséder une part du sport.
Les premiers gestes de Liberty furent managériaux. Ecclestone fut écarté, Chase Carey a pris la direction générale, et l’ancien directeur d’écurie de Ferrari Stefano Domenicali lui a succédé en 2021. Le virage stratégique fut tout aussi net : ouvrir les contenus numériques, courtiser les États-Unis et traiter chaque grand prix comme un événement de divertissement d’une semaine plutôt que comme une simple case télé du dimanche.
Comment la Formule 1 gagne son argent
Le Formula One Group tire ses revenus de trois sources principales, doublées d’une longue traîne de plus modestes — hospitalité, licences, fret et l’abonnement F1 TV, entre autres.
| Source de revenus | De quoi il s’agit | Qui paie |
|---|---|---|
| Droits d’organisation | Le droit d’accueillir un grand prix | Promoteurs, souvent soutenus par les pouvoirs publics |
| Droits de diffusion | Couverture TV et streaming | Chaînes et plateformes du monde entier |
| Sponsoring | Panneaux en bord de piste et partenariats mondiaux | Marques en quête de visibilité planétaire |
| Autres | Hospitalité, licences, F1 TV, fret | Fans, licenciés, abonnés |
Les droits d’organisation expliquent la géographie du calendrier. Les circuits européens historiques, protégés par des accords de longue date, paient des sommes relativement modestes, tandis que les courses plus récentes, financées par des budgets touristiques, déboursent bien davantage — d’où l’inclinaison de la saison vers le Golfe et les États-Unis. Un examen plus poussé des différences entre circuits figure dans notre guide des circuits de F1.
INFLATION DU CALENDRIER
La saison rachetée par Liberty, en 2016, comptait 21 grands prix. En 2024, le calendrier s’était étiré à un record de 24 — dont trois aux États-Unis.
Les Accords Concorde et la répartition aux écuries
Les écuries ne sont pas actionnaires, mais elles ne sont pas non plus de simples prestataires. Leur relation avec le détenteur des droits commerciaux est régie par les Accords Concorde, un contrat renégocié périodiquement qui fixe la part des bénéfices du sport reversée à la grille et les conditions auxquelles les écuries s’engagent à courir.
Environ la moitié du bénéfice sous-jacent du sport est distribuée aux dix écuries, selon une formule qui récompense la position au championnat et, dans le cas de Ferrari, la simple ancienneté — la Scuderia perçoit un bonus unique pour sa présence ininterrompue depuis 1950. Ces versements, conjugués au plafond budgétaire, ont transformé les finances des écuries. Des structures qui changeaient de main pour une bouchée de pain dans les années 2010 sont aujourd’hui valorisées en milliards, et le coût réel de la conception des voitures est une histoire à part entière — voir combien coûte une F1. Et si l’idée d’en posséder une vous traverse, sachez qu’acheter une Formule 1 est tout à fait possible, à condition d’en connaître les règles.
La FIA, la FOM et qui décide quoi
Une confusion fréquente : ce n’est pas Liberty qui écrit les règles. La Fédération Internationale de l’Automobile, l’instance dirigeante basée à Paris, détient le championnat du monde lui-même et fixe les règlements sportif et technique — de la spécification des moteurs à la signification de chaque drapeau. La Formula One Management de Liberty loue les droits commerciaux à la FIA dans le cadre d’un accord de 100 ans signé en 2001, et gère le volet économique.
En pratique, les deux négocient en permanence, avec les écuries comme troisième sommet du triangle. Le règlement façonne le spectacle ; le spectacle finance le régulateur ; et rien d’important n’arrive sans que les trois apposent leur signature sur le même document.
Le dividende Drive to Survive
Le pari décisif de Liberty fut le contenu. La série Netflix Drive to Survive, lancée en 2019, a trouvé un public que le sport n’avait jamais atteint — plus jeune, plus féminin et largement américain. Associée aux nouvelles courses de Miami et de Las Vegas et à un spectacle réellement disputé, elle a tiré vers le haut, d’un même mouvement, l’affluence, le sponsoring et les droits de diffusion. Ce nouveau public se traduit aussi en caisses enregistreuses : la ferveur autour des couleurs d’écurie nourrit un marché florissant que détaille notre guide des produits dérivés des écuries. Le marché l’a remarqué : la valorisation de la Formule 1 a été multipliée plusieurs fois depuis le rachat, et la rémunération des stars a suivi, comme le montre clairement notre tour d’horizon des salaires des pilotes de F1.
Un sport tenu en dépôt
Alors, à qui appartient la Formule 1 ? Juridiquement, aux actionnaires de Liberty Media. En pratique, la propriété est partagée entre le détenteur des droits, une fédération qui contrôle le règlement et dix écuries dont l’accord est requis pour presque tout. Cette tension, c’est le système qui fonctionne comme prévu. Ecclestone a construit la machine, CVC l’a moissonnée et Liberty l’a modernisée — mais le véritable actif du sport, lui, n’a jamais changé de main. Il reste ces quelque soixante-dix ans de sens accumulé qui font que vingt voitures tournant en rond valent des milliards, et cette part-là n’appartient à personne.